L’élu local : Monsieur le Président, quand on évoque le mille-feuille institutionnel et la suppression de certaines couches, c’est souvent le département qui se trouve dans le viseur. Cet état de fait est-il injuste et en quoi le département mérite pleinement sa place comme collectivité locale décentralisée ?
Pascal Coste : De la création des grandes régions en 2016, le département est assurément sorti conforté, réaffirmant son statut de collectivité de proximité au même titre que la Commune, dont il est en quelque sorte le « grand frère ».
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les maires et les conseillers départementaux sont les élus préférés des Français dans les différentes enquêtes d’opinion.
Alors que les crises se multiplient, le département est un échelon plus que jamais nécessaire, tant pour la gestion de proximité que pour la conduite de projets au service des citoyens. J’en veux pour preuve, en Corrèze, les politiques que nous menons pour l’accélération de la transition écologique ou la lutte contre les déserts médicaux.
Bien que les gouvernements prennent souvent les communes et les départements pour des sous-traitants, ces derniers montrent chaque jour qu’ils ont les moyens de bâtir des politiques ambitieuses pour le bien-vivre des citoyens.
Plus qu’une nouvelle réforme territoriale, c’est un véritable contrat de confiance entre le gouvernement et les collectivités locales qui permettra à notre pays de retrouver sa grandeur.
L’EL : La taille de la région Aquitaine a été démultipliée, notamment en intégrant la Corrèze. Quel bilan tirez-vous de cet agrandissement des régions et comment la Corrèze a-t-elle pu trouver sa place dans une région qui va de Guéret à Saint-Jean-de-Luz ?
PC : À mon sens, l’avènement de la Nouvelle-Aquitaine et de sa « capitale » Bordeaux ne signifie pas l’effacement de la Corrèze, mais plutôt de nouvelles opportunités de développement à saisir.
Travailler avec la grande région, c’est d’abord s’assurer des financements plus importants pour conduire des projets structurants. Ainsi, nous avons su obtenir le soutien de la Nouvelle-Aquitaine pour mener à bien notre programme « Corrèze 100 % Fibre », ce qui n’aurait certainement pas été possible avec l’ex-Région Limousin. Je pourrais également évoquer les partenariats fructueux qui ont permis à la Corrèze de développer des plateformes innovantes comme l’« Académie des Métiers de l’Autonomie » et « Boost Emploi ».
Travailler avec la grande région, c’est aussi s’offrir des perspectives en termes d’attractivité et de promotion du territoire. L’exemple le plus parlant est certainement notre marque « Origine Corrèze », qui a bénéficié de la « locomotive néo-aquitaine » pour se déployer.
La Corrèze a beau ne représenter que 2 % de l’économie et 4 % de la population de Nouvelle-Aquitaine, elle tire toutefois pleinement parti de la force de frappe de la région.
L’EL : S’il fallait mutualiser des compétences ou au contraire les clarifier entre région et département, quelles seraient pour vous les actions à mener en priorité ?
PC : Le développement économique me paraît être la principale compétence à mutualiser. On pourrait, en effet, concevoir une région poursuivant son action auprès des principaux acteurs économiques du territoire (grandes entreprises, fédérations professionnelles…) et un département qui se concentrerait, quant à lui, sur les petites structures (TPE, PME, indépendants) – souvent éloignées de l’information et manquant de temps pour solliciter les dispositifs d’aide – en leur proposant un accompagnement de proximité.
L’EL : On parle du retour du conseiller territorial, créé par Nicolas Sarkozy, supprimé par François Hollande. Pensez-vous que ce soit la solution pour donner plus d’efficacité aux élus sur leur territoire ?
PC : Face au « mille-feuille institutionnel » et à l’interdépendance des politiques publiques, c’est de complémentarité dont les responsables publics ont le plus besoin. Or, c’est probablement dans la figure du conseiller territorial que cette complémentarité s’incarne le mieux. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui m’ont conduit à me porter tête de liste aux élections régionales, alors que j’étais déjà président de Conseil départemental.
Exercer ces deux mandats – et je le mesure au quotidien –, c’est l’assurance de pouvoir approfondir ses dossiers et leur assurer un meilleur suivi. À la région comme au département, ma priorité reste de rapprocher la politique des citoyens, avec le souci constant d’apporter des réponses concrètes à leurs attentes.
Si le découpage régional actuel rend inenvisageable la mise en place du conseiller territorial tel que le concevait Nicolas Sarkozy, je continue de croire au bien-fondé de ce statut. Pour moi, le conseiller territorial est la première étape de la « République des Territoires » que j’appelle de mes vœux, pour autant qu’elle donnerait à ses élus davantage de compétences et rapprocherait la région du terrain et donc des Français.
L’EL : Face à la métropolisation galopante et à l’absence de politique d’aménagement du territoire, comment le département de la Corrèze, éloigné de Bordeaux, de Toulouse ou de Clermont, peut-il tirer son épingle du jeu ?
PC : Comme le dit le proverbe, « là où il y a une volonté, il y a un chemin ». En Corrèze, nous sommes animés par la volonté d’agir, pour garantir aux Corréziens la meilleure qualité de vie possible. Notre chemin n’est donc pas celui d’une ruralité qui pleure, mais bien d’une ruralité résolument optimiste, qui compte avant tout sur ses forces vives pour réaliser ses ambitions.
Et celles-ci sont nombreuses, depuis le service public de la fibre à celui de l’énergie renouvelable, en passant par le salariat des médecins. Relativement préservée des effets délétères de la métropolisation, la Corrèze ne saurait cependant se réduire à un paysage de carte postale. C’est, tout au contraire, un territoire dynamique, où le cadre et la qualité de vie continuent d’attirer de nouveaux habitants.
Aujourd’hui, nous attendons de la région, mais aussi plus particulièrement de l’État, d’avoir une véritable politique de desserte ferroviaire tant sur l’axe Lyon/Bordeaux que sur le POLT. Pour les Corréziens, le RER plébiscité par le président de la République, ce doit être une liaison rapide vers Clermont-Ferrand, une liaison rapide vers Toulouse et une liaison rapide vers Bordeaux au travers de l’Étoile ferroviaire de Brive.
Un territoire rural comme la Corrèze a besoin d’un État fort, qui soit capable de repenser sa politique d’aménagement du territoire, non pas à l’aune de la métropolisation ou du nombre d’habitants, mais de critères essentiels comme l’eau, l’énergie, etc.
C’est là la clé pour donner une nouvelle dynamique à la France périphérique.
L’EL : Beaucoup de départements ont été frappés par la baisse des dotations d’État. En a-t-il été de même pour la Corrèze et, si oui, quels ont été les arbitrages nécessaires ?
PC : Comme toutes les collectivités locales, le département de la Corrèze a payé un lourd tribut au centralisme français. Sur le plan financier, la présidence de François Hollande s’est attaquée à nos recettes, avec une perte de 13 millions d’euros par an pour la Corrèze. Celle d’Emmanuel Macron a d’abord tenté de nous mettre sous tutelle en encadrant nos dépenses via les contrats de Cahors. Par la suite, la méthode a changé en imposant de nouvelles dépenses aux collectivités, sans concertation ni compensation financière en retour. Enfin, la réforme de la fiscalité locale a privé les départements de toute marge de manœuvre et a accru le risque de dépendance à l’égard de recettes volatiles comme la TVA.
Aujourd’hui et pour l’avenir, nous demandons à l’État :
- d’abord, de cesser de nous imposer de nouvelles dépenses ;
- ensuite, de nous permettre de retrouver l’autonomie fiscale, car nous, au moins, nous savons équilibrer nos budgets ;
- enfin, de mettre en place un véritable dispositif de péréquation dans notre pays.
L’EL : Si les Français connaissent leur département, ils perçoivent mal ses compétences et ceux qui les mettent en œuvre. Quelles pourraient être les solutions pour rapprocher les citoyens de l’institution départementale ?
PC : Retisser le lien entre les Français et les institutions, c’est le défi qui s’impose plus que jamais aux élus, à quelque échelle que ce soit. Si les citoyens ne vont pas toujours spontanément vers leurs élus, c’est peut-être à ces derniers qu’il appartient de faire le premier pas.
Aussi, au Conseil départemental de la Corrèze, nous avons fait le choix de créer notre propre Assemblée Citoyenne, organe consultatif composé de 38 Corréziens volontaires et désireux d’émettre, aux côtés des élus, un certain nombre d’avis sur des sujets majeurs pour l’avenir du territoire et de ses habitants.
Grâce à notre présence active sur les réseaux sociaux, nous veillons aussi à communiquer régulièrement sur l’action départementale. Au-delà des possibilités ouvertes par le numérique, qui nous permet – et c’est heureux ! – de toucher de nouveaux publics, nous continuons naturellement d’aller au contact direct de la population et des acteurs locaux qui font la force, la singularité et l’âme du territoire. C’est le sens des réunions cantonales organisées, chaque année, par l’exécutif départemental, l’occasion d’échanger « à bâtons rompus » avec les Corréziens eux-mêmes.
Ces rencontres sont autant d’opportunités de rapprocher les citoyens de l’action publique. Je reste très attaché à ce qu’elles ne soient pas le lieu où se multiplient les effets d’annonce et les fausses promesses. Pour renouer le lien de confiance entre les citoyens et leurs élus, il faut dire ce que l’on fait et surtout faire ce que l’on dit.
Ma conviction est que l’action publique doit être co-construite tout au long du mandat, en veillant toujours à laisser une place aux corps intermédiaires et aux forces vives du territoire.
L’EL : Le département a plus de 230 ans, a-t-il pour vous de belles années encore à vivre ?
PC : Si l’on croit en l’avenir de la France – et c’est mon cas –, on doit aussi croire dans l’avenir des départements, car leurs Histoires sont intimement liées, et ce, depuis 1790. C’est, en effet, la Révolution française qui a acté la naissance des départements, tant comme territoires que comme échelons administratifs de proximité. Leur découpage a d’ailleurs obéi à un principe simple : le chef-lieu devait être accessible des quatre coins du département à moins d’une journée de cheval !
Aujourd’hui encore, la force du département est de pouvoir conjuguer proximité et efficacité. Nous l’avons vu pendant la crise sanitaire, que ce soit pour l’approvisionnement et la livraison de masques ou même l’accompagnement des entreprises en difficulté. Là où l’État a tardé à agir par manque d’anticipation et de coordination de ses services, le département a su, quant à lui, mobiliser rapidement ses forces vives et se mettre en ordre de bataille.
Face à la multiplicité et à la radicalité des crises que notre société traverse et traversera encore, le département me paraît être la meilleure « assurance-vie » pour les citoyens, car c’est la collectivité, qui les accompagne de la naissance à la vieillesse. À mon sens, le véritable sujet n’est cependant pas de discuter du « bon » nombre ou du « bon » niveau de collectivités, mais bien de clarifier leurs compétences et leurs champs d’action respectifs auprès des citoyens et des acteurs locaux. De fait, c’est bien avec eux que les départements doivent avancer, bâtir des projets collectifs et dessiner des perspectives.
Forts de leur Histoire et de leur capacité à agir au plus près des besoins, les départements ont beau avoir 230 ans, leur grand âge est surtout le gage d’un grand avenir !
Pascal Coste en bref

Engagé dans « l’agroécologie » dès son installation en 1988, Pascal Coste est à la tête d’une exploitation agricole diversifiée autour de l’élevage de race limousine et la production de châtaignes.
Il a exercé des responsabilités syndicales agricoles et a notamment été Président National des Jeunes Agriculteurs et Secrétaire général adjoint de la FNSEA.
Membre des Républicains et chiraquien historique, il a été Maire de Beynat et Président de la Communauté de Communes du Pays de Beynat de 2001 à 2015.
Élu Conseiller général en 2008, il devient Président du Conseil départemental de la Corrèze en avril 2015. Reconduit dans ses fonctions en 2021, il exerce également un mandat de conseiller régional de Nouvelle-Aquitaine.